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Scottish Adventures - Mes péripéties écossaises

Jabberwo-quoi ?

11 Mars 2014, 22:49pm

Publié par Adèle

 

 

Depuis le temps que je n'ai pas écrit sur ce blog, vous vous demandez sans doute si je passe mon temps à bâiller aux corneilles dans la capitale écossaise. Que nenni, braves gens ! Je fais semblant de travailler comme tout citoyen respectable ! Je paie mes impôts, moi madame ! [Enfin non. Je ne gagne pas assez. Mais sur le principe, hein.]


Quand l'université d'Edimbourg m'a demandé d'organiser, comme l'an dernier, un atelier de traduction poétique pour les étudiants de master, ça commencé par un casse-tête : comment donner un cours de traduction dans une classe avec quasiment autant de langues que d'étudiants ? Japonais, Espagnol, Slovaque, Italien, Chinois... On en perdrait presque son Latin, dans tout ça, d'autant que je suis pour une fois la seule Frenchie de service. Et encore, les étudiants allemand et suédois n'ont pas répondu présent.

 

alice_fighting_the_jabberwocky_by_hananahbananah-d4rf61x.jpg

 

Le Jabberwocky : le dragon imaginaire illustré par John Tenniel


Mais reprenons au commencement. Jabberwocky, c'est qui, c'est quoi ? Lewis Carroll publie la première strophe de ce poème devenu un classique du patrimoine littéraire britannique en 1855 dans une revue littéraire, puis un poème plus complet dans 1871 dans De l'autre côté du miroir, qui fait suite aux aventures d'Alice au Pays des Merveilles. Mais c'est la première strophe, la plus farfelue et la plus inspirée, qui reste dans toutes les mémoires. Le facétieux papa d'Alice, inspiré par ses connaissances en vieil anglais, s'amuse avec les mots pour arriver à cette fabuleuse strophe comico-médiévale :


Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.
 


Pas de la peine de commencer à douter de votre niveau en anglais : mis à part les mots de liaison, tous les mots de cette première strophe ont été inventés, bricolés, imaginés par Carroll. Depuis sa parution au 19ème siècle, Jabberwocky fait la joie des traducteurs mais en a aussi laissé quelques-uns quasi-chauves tant la gymnastique requise pour se mesurer à la traduction de mots inventés confine parfois au masochisme littéraire...  Surtout que Carroll pousse le vice, ou la farce, jusqu'à donner des indices et explications de textes plus ou moins délirantes sur leur signification : "brillig" correspond à quatre heures de l'après-midi, ou au moment où on commence à préparer le repas. Les "toves" sont "similaires aux blaireaux, tout en étant assimilés aux lézards et... aux tire-bouchons (!). "Mimsy" est le rejeton des amours de "flimsy" et "miserable", etc. Ces "mots-valises", comme on les a désignés, ne sont donc pas le fruit du hasard, mais les trouvailles inspirées nées de l'imagination débordante d'un universitaire malicieux. En 1946, Henri Parisot propose une version française qui reste l'une des plus savoureuses à ce jour :


Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l'allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.


J'ai aussi un petit faible pour la version de 1944 de Jacques B. Brunius, ci-dessous :


C'était grilleure et les tauves glissagiles

Gyraient sur la loinde et guimblaient ;

Les borogauves avaient l'air tout chétristes,

Et fourgarés les rathes vociflaient.

 

À l'occasion de l'atelier, j'ai moi aussi tenté ma propre version, et après moult hésitations, ratures et questionnements, je suis arrivée à ça :


Il était goûtaille, et les glissieux blaisards

Gyroyaient et vrillaient dans l'alloin;

Tous rabougreux étaient les bourrifards,

Et les sangliauques égardus chuinfrogaient.

 

Pour le reste, passer deux heures à débattre de l'apparence d'un animal qui tient au blaireau et du lézard à la fois, et du bruit que doit faire un sanglier émettant un genre de grommellement sifflant, ça vaut son pesant de cacahuètes. Surtout quand vous tentez de démêler le mystère en passant du japonais au slovaque avec un détour par l'espagnol, en vous raccrochant aux branches anglophones au passage pour que tout le monde comprenne.


Mais il n'y a pas que l'intellect dans la vie, l'estomac, ça compte aussi, pour reprendre l'adage "Un esprit sain dans un corps sain" (quoique mon idéal pencherait plutôt vers : "Un esprit insatiable dans un corps bien repu"). Charlotte, la responsable du master traduction, connaît les bons plans gastronomiques du coin : rendez-vous dans un minuscule restau caché en retrait d'une rue près de l'université, sobrement appelé "Field", et qui affiche en guise d'étendard une toile représentant une vache Prim'Holstein. Nous optons pour le poisson du jour :  du bon haddock frais du marché et un gros œuf de ferme poché, le tout nappé d'une sauce béarnaise maison sur un écrasé de pommes de terre à la moutarde. Une semaine plus tard, j'en rêve encore la nuit. Au dessert, je décide d'assumer ma Frenchitude jusqu'au bout en commandant  la crème brûlée à la pistache. Et hop, une nouvelle adresse à ajouter à mes bons plans, et aux vôtres si vous passez par Edimbourg : http://www.fieldrestaurant.co.uk/


Amis de la poésie, amateurs de bonne chère, bonsoir !


Commenter cet article

Marion 13/03/2014 21:33

Quel plaisir de retrouver un article, toi aussi tu retrouves le plaisir d'écrire, et nous de lire ... Et on met l'adresse du restau de côté, ça pourrait servir bientôt.

NUT 13/03/2014 21:17

J'aime bcp ta version et celle de Brunius.
Bravo!

Miam, le haddock! faut vraiment qu'on revienne.

PS : ça fait tellement longtemps que je n'ai pas commenté ici que le site a oublié mon nom!

Adèle 13/03/2014 21:32



Ne t'inquiète pas, Xav : ce n'est pas toi qui a oublié de commenter, c'est plutôt moi qui n'ai pas posté depuis longtemps !  :)


Je savais que le haddock vous persuaderait... Encore un argument pour vous faire revenir nous faire coucou en Ecosse !



Elsa 12/03/2014 09:55

J'aime beaucoup ta version :)
Et je crois que ce cours reste l'un des plus savoureux de toutes mes études ^^

Adèle 12/03/2014 10:56



Merci Elsa ! Pour moi aussi, ça reste un super souvenir !